25 mars 2020 2 Commentaires

Voici le 1er chapitre…

« Nous sommes en 1925. Je m’appelle Emma et j’ai dix ans. Je vais à l’école. J’ai une belle blouse noire toute neuve. Je l’adore. Sur mes cahiers, j’ai collé quelques vignettes de La Vache qui rit. J’en mange chaque jour et surtout au goûter entre deux tranches de pain. Je la préfère au chocolat en poudre. De toute façon Christophe Colomb ne l’avait pas apprécié non plus. La maîtresse nous a dit que le chocolat est arrivé à la cour de France en 1615 ! Moi j’aime bien le chocolat mais pas celui de Van Houten. Quelle idée de l’avoir mis en poudre !

Dans ma boite en fer, qui est un peu mon coffre à trésors, j’ai des tonnes de bons points. En gagner dix donne droit à une image et en fin d’année des cadeaux. Je suis une bonne élève. L’an dernier j’ai pu choisir en premier. J’ai pris une trousse rouge remplie de crayons de couleurs.

Je ne suis pas timide et j’ai des amies dans toutes les classes de l’école primaire. Parfois, quand nous ne jouons pas à la marelle ou à chat perché, nous faisons des échanges de vignettes. Surtout, il ne faut pas se disputer sinon la maîtresse nous les confisque. C’est à qui sera le plus persuasif. Je me débrouille pas mal…

J’ai toujours la manie de vouloir « sauver le monde » comme le dit si bien ma mère. Dans la cour de l’école, à la récréation, je viens en aide aux plus petits ou à ceux que l’on ennuie. Comme je suis grande pour mon âge, c’est facile. Je déteste l’injustice, alors parfois cela se termine en empoignade. Et comme toutes les filles ici, nous nous tirons les cheveux. Et quand c’est oublié, nous jouons à la marelle ou à la chandelle. Les garçons ne veulent pas jouer aux billes avec des filles. Ils ont peur, j’en suis certaine.

Chaque matin, maman m’accompagne. On descend la rue du château d’eau, l’école est tout en bas, près de la mercerie où lorsque je suis sage, j’ai droit à quelques friandises. Je sais, cela paraît étrange d’appeler mercerie un endroit comme celui-ci mais, c’est tout simplement parce qu’à ses débuts le magasin ne proposait que des accessoires destinés à la couture. Ma gourmandise préférée est la guimauve. Elle fond dans la bouche et même si elle colle aux dents, le goût est exquis. Parfois, je craque aussi sur les berlingots qui n’auraient jamais vu le jour si à l’époque napoléonienne, une certaine Madame Couët n’avait été généreuse envers la cantinière, qui lui donnera la recette. Je n’ose avouer que j’aime aussi les bonbons Haribo. On nous a expliqué l’origine de ce nom rigolo. Ha pour Hans, Ri pour Riegel et bo pour Bonn. Le créateur et sa ville. Quelle idée de génie. Moi, j’engloutie les ours en gélatine.

J’achète quelques jouets dans la boutique également. Des vêtements pour mes poupées. Des chaussons. Il y a tellement de choses. Du sol au plafond. Une véritable caverne d’Ali Baba.

Pour atteindre les vêtements suspendus tout en haut, les vendeuses prennent une longue perche. Au-dessus du comptoir, elles utilisent une échelle pour descendre les boîtes à chaussures ou autres articles…

Elles ne sont pas drôles ces deux femmes avec leur air sévère. La mère et la fille se ressemblent. L’œil triste, un chignon bien rangé sur le dessus de la tête et des lèvres pincées comme il sied aux méchantes personnes. Une blouse noire qui ne laisse rien voir de leur tenue. A l’école, on les surnomme “les sorcières”. Mais peu m’importe, je trouve toujours ce que je veux dans leur bazar organisé. 

Mon arrière-grand-mère me donne une pièce chaque dimanche en me disant d’en faire bon usage.

« Mais bien sur Mémère, dis-je en lui faisant mon plus beau sourire auquel il manque une dent. »

 Et je lui fais un gros bisou sur la joue pour la remercier. Elle est terrible !

Mémère, Marie de son prénom ; ressemble à une pomme de terre toute rabougrie. Les rides sont partout sur son visage et ses mains. Papa m’a montré quelques photos d’elle plus jeune. Elle était jolie Mémère. Aujourd’hui, j’ai l’impression que chaque jour elle se ratatine un peu plus, s’enfonçant progressivement vers le fond du lit qu’elle ne quitte plus très souvent. La vie l’a usée. Papa m’a expliqué que son métier consistait à prêter ses bras. Elle faisait toutes les petites corvées dans les champs, dans les fermes comme son mari d’ailleurs que l’on surnommait pépère. Ils élevaient quelques volailles, cultivaient un potager, pour se nourrir mais également les vendre. Dans la cuisine, qui était la pièce à vivre, Marie faisait du beurre également après la traite de leurs deux vaches. Elle les amenait chaque jour aux champs. Mon arrière-grand-mère a eu deux chevaux également. Le premier de couleur baie s’appelait Boulot et le second, tout noir, Major. Papa a eu beaucoup de chagrin lorsqu’ils ont emmené Major à l’abattoir. Il n’aime pas en parler Avec tout cela,  oui, à soixante ans, avec sa robe grise, ses collants et son gilet noirs, ses cheveux remontés en chignon, sans maquillage et ses éternelles charentaises, Mémère paraît plus que son âge. Et ce ne sont pas les petites fleurs blanches parsemées sur le tissu de sa blouse qui donnent un sentiment de gaieté ! Heureusement, elle a l’œil rieur et la fossette taquine. Elle est irrésistible et parfois nous fait faire des bêtises. L’autre jour j’ai ri en buvant mon bol de lait car elle a fait une horrible grimace dans le dos de maman. Tout le liquide est passé par mes narines. Maman m’a immédiatement punie en m’envoyant dehors avec sa phrase légendaire : « Va manger des cailloux chez la voisine, tu verras si c’est meilleur ! » Si elle croit que je vais en manger, elle se trompe. De toute façon, je fais moi aussi le clown à chaque fois qu’elle nous sert de la soupe à la betterave ! Je déteste et je préfère être envoyée dehors pour y échapper. Maman ne reste jamais fâchée très longtemps, c’est une chance.

Marie nous lit parfois des histoires que nous écoutons ma sœur et moi religieusement même si elles sont pour les petits. En effet, pour Mémère, il faut une écriture assez grosse afin qu’elle puisse y voir. Même après avoir chaussé ses lunettes rondes cerclées de métal argenté qui ressemblent à des loupes, j’ai l’impression qu’elle est encore dans le brouillard. Très souvent, elle finit par nous parler des images plus que du texte. Alors, on s’invente des voyages extraordinaires, dans des lieux incroyables.

La soirée se clôture par un : « les filles, vous avez une imagination débordante ! ». Hop et au lit.

Cela lui fait tellement plaisir.

Je garde les contes des mille et une nuits à côté de mon lit et je rallume la lampe, une fois que les adultes sont au rez-de-chaussée. J’ai deux tomes. Une couverture rouge en cuir toute bordée d’or, comme j’aime le penser. C’est un livre magique rempli de personnages variés. Le drame rôde à chaque page. Parfois j’ai le sentiment qu’il s’agit davantage d’un livre pour adulte. Autant de raisons qui me font l’apprécier plus encore.

. Mémère a perdu son fils à la guerre mais personne ne le lui a dit pour ne pas lui faire de peine. Son mari est parti avant elle. Elle doit trouver le temps long sans son amoureux. Heureusement qu’elle nous a ! Au début, elle mangeait à table avec nous mais, ses jambes ne sont plus très vaillantes. Le soir, on lui porte tour à tour ses repas. Mais c’est maman qui l’aide pour faire sa toilette. J’aimerais bien lui lire des histoires aussi mais il faut qu’elle se repose.

Ma mère, c’est mère courage. Elle ne se plaint jamais, sourit tout le temps et m’embrasse partout tellement elle m’aime. Papa, c’est pour jouer. Je suis le docteur et lui fais des piqûres parce qu’il a la rougeole ou la varicelle, selon mes envies. Il se laisse faire même quand je lui arrache les poils Parfois, c’est mon bébé et je lui donne le biberon. L’autre jour, il m’a demandé de tenir le tuyau d’arrosage pendant qu’il le démêlait. Je n’ai rien trouvé de mieux à faire que de l’arroser aussitôt. Il ne s’est même pas fâché. Il suffit de lui sourire et sa colère s’envole. C’est un vrai gentil.

Mon père est aussi un grand sportif qui organise des tas de choses pour notre village. Je l’accompagne parfois. J’en suis très fière mais je ne le lui dis pas. Je lui murmure seulement combien il est important dans mon cœur et que de le savoir là m’aide à respirer. C’est un peu mon oxygène.

Une fois, il s’est fâché très fort. Il était en train de bêcher dans le jardin. Il enlevait tour à tour les pierres en les lançant loin derrière lui. Moi, je lisais tout en le regardant du haut des escaliers. Tout à coup, je vis que des cailloux lancés trop à la verticale allaient s’abattre sur son crâne. Sans savoir pourquoi, je n’ai pas pu le prévenir, aucun son n’est sorti de ma bouche. Ce ne fut pas le cas de la sienne en revanche qui jura tant la douleur était vive. Je fus prise d’un énorme fou rire. Comme il me sait coquine, il refuse de croire que je n’y suis pour rien. Il reste persuadé que je les lui ai lancés. Il ne serait pas assez bête pour s’envoyer des projectiles sur la tête !

 

Avec maman, c’est au marché que je préfère aller. Il est formidable, tout en longueur. Le brouhaha qui s’en dégage met tout le monde en émoi. Les rires fusent entre les cris des camelots et ceux des chalands qui essaient de se faire entendre. Mes échoppes préférées sont celles des posticheurs. Ils vendraient n’importe quoi à n’importe qui ! Ils sont bluffants. Des rencontres, des échanges. J’aime être au milieu de tout et de tous et observer ce qui s’y passe.

…………………………………..

 

Je viens de relire ces quelques pages, oubliées dans ma table de nuit depuis bientôt cinq ans.

Nous allons déménager et je te retrouve en faisant les cartons.

J’ai quinze ans.

Je m’aperçois que je ne vous ai pas parlé de ma sœur cher journal. C’est un tort. Je vais immédiatement réparer cet oubli.

Nous sommes très différentes l’une de l’autre. Si on se chamaille souvent, on ne peut vivre l’une sans l’autre trop longtemps. Nous sommes très fortes à la bataille de polochons au grand dam de ma mère qui a vu nos lampes de chevet mourir les unes après les autres. Cela nous a valu quelques corrections bien méritées.

Nous comparions les marques sur notre fessier après le passage de maman, pour savoir laquelle de nous deux avait été la plus sanctionnée. Comme j’étais souvent sur son lit car nous dormions alors dans la même chambre, je n’avais pas le temps de revenir me cacher sous mes draps. J’avoue avoir souvent gagné à ce petit jeu de la fesse la plus rouge !

Ma sœur a toujours été indépendante. Nous jouions parfois à la poupée ou encore à la maîtresse mais aussi chacune de notre côté. Dans le jardin, nous aimions la marelle et un, deux, trois soleil. Je la promenais parfois dans la vieille brouette verte de Pépère. Elle avait des roues de vélo bien gonflées de chaque côté et on faisait la course contre le chien Quelle rigolade ! Maintenant, nous sommes trop grandes pour ces jeux…

Ma cadette a quelques phobies, notamment la peur des araignées. Une raison de plus pour lui faire une mauvaise blague que je vous laisse le soin cher journal d’imaginer

Nous nous entendons mieux aujourd’hui même si parfois, la chipie prend mes vêtements sans me le dire. Elle passe beaucoup de temps à jouer chez ses amies qui adorent la mode, comme elle. Sandrine n’aime pas vraiment l’école même si elle a des facilités. Elle ne sait pas encore ce qu’elle veut faire. Sa passion première consiste à lire tout ce qui se passe aux Etats-Unis. Elle adore la danse, la musique. Je crois qu’elle aimerait s’envoler là-bas. Elle n’a que quatorze ans mais n’a peur de rien.

Nenette, c’est son surnom, est superbe avec ses cheveux blonds et ses yeux bleus. Un visage d’ange qui lui permet d’obtenir tout ce qu’elle veut.

 

 

Voilà. J’ai évoqué chacun des membres de ma famille.

Je vais continuer à grandir. Finir mes études.

Plus tard, je me marierai et je croirai que c’est pour la vie.

 

Je ne sais pas si je reviendrai ici cher ami te confier mes humeurs. Je parle peu et ne fais confiance qu’à ma famille, tu le sais. Cela m’a fait du bien d’écrire quelques mots.

J’espère que les années qui suivront seront pleine de soleil.

Je te range dans ce carton jusqu’à la prochaine fois. Ne m’en veux pas. J’ai passé l’âge du journal intime, enfin je crois…

 

 

 Ainsi commence le récit d’une femme incroyable qui n’a jamais brisé le silence et dont les premières lignes lues, intriguent au plus haut point la nouvelle propriétaire de la maison d’Emma.

2 Réponses à “Voici le 1er chapitre…”

  1. dominique1012 29 mars 2020 à 18 h 18 min #

    Bonjour Charlotte
    On ne sait pas si Emma va sauver le monde, mais pourl’instant on connait ses proches.
    Mais qu’a donc d’incroyable cette Emma?
    j’espère que tu vas nous le dire très vite.

    Dominique

    • plius 30 mars 2020 à 16 h 55 min #

      Cher DOm ! Si je te le dis tout de suite…il n’y aura pas d’histoire…bisou


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