9 novembre 2012 0 Commentaire

Comme une star de cinéma

Comme une star de cinéma dans Textes 29833-250x300

Elle ne sort jamais sans avoir retouché son maquillage. Une touche de bleu sur les paupières, un soupçon de rouge sur les lèvres…une énième couche de fond de teint qui donne bonne mine. Elle passe et repasse devant le miroir afin d’être certaine que ses souliers mettent en valeur ses jolies jambes, que sa taille de guêpe est suffisamment marquée…Elle a vingt ans et se persuade chaque jour qu’un prince charmant viendra l’enlever très prochainement. Cette maison, ce quartier… non, vraiment, elle n’est pas à sa place.
-Et où est ta place? lui demande Aglaé sa cadette, visiblement agacée par ce manque de lucidité.
-Tu verras, je serai actrice, bientôt on me remarquera lui rétorque Fleur de sa voix la plus douce, ce qui a le don d’énerver plus encore sa petite sœur.
-Dans tes rêves lui jette Aglaé alors que Fleur est déjà sur le palier.
Et elle la regarde partir. Elle va, la tête haute, la démarche chaloupée. Elle n’est jamais pressée. Elle a de grands cheveux blonds bouclés qu’elle aimerait simplement ondulés. Ses yeux bleus ressemblent à ceux des chats, étirés, en amande…elle bat régulièrement des cils, qu’elle a longs pour parvenir à ses fins. Elle a le teint pâle des femmes blondes, un corps mince qu’elle ne prend pas la peine d’entretenir. Il est beau tout seul se vante t’elle.
Aglaé reconnait que sa sœur est une beauté. Mais, la beauté est éphémère et Fleur ne semble pas s’en rendre compte. Elle échafaude des rêves merveilleux, elle vit sur un nuage.
Elle l’accompagne parfois au théâtre. Elle ne lui trouve pas de talent particulier. Ce n’est pas qu’elle joue mal mais, elle ne sort pas du lot. Alors, pourquoi la remarquerait-on?
Aglaé vient d’être majeure et a la tête sur les épaules. Elle veut être médecin et sait que les prochaines années vont être chargées. Apprendre, encore et encore. Absorber, telle une éponge tous les cours …elle travaille toute la journée, le soir et le week-end. La première année est la plus difficile. Pas question de redoubler. Mais, elle a toujours voulu être médecin et n’envisage pas de faire autre chose. Elle s’amusera plus tard.
Elle aimerait que sa sœur réussisse sa vie. On veut toujours le meilleur pour les gens que l’on aime. Mais, celle-ci manque de jugeote. Elle fait tourner les hommes en bourrique. Elle ne travaille pas suffisamment ses textes…Aglaé n’est pas persuadée que celle-ci réussira ses examens. Elle compte toujours sur la chance, elle mise sur son physique…tout cela est tellement subjectif.

En décembre, Aglaé réussit la première partie de ses examens. Elle décida donc de se reposer entre Noël et le Nouvel An, car elle avait besoin de récupérer.

Fleur, sortit tous les soirs. Elle rencontrait des gens importants disait-elle. Mais que signifiait « important » à ses yeux?
Lorsque sa famille l’interrogeait, elle parlait de personne travaillant sur des tournages de films qui pouvaient lui présenter des gens « importants » (encore), des figurants…
Aglaé se permit un jour une remarque : » Fleur, quelqu’un d’important est quelqu’un qui peu t’aider dans ta carrière. Je préférerais que tu me parles d’acteurs, de réalisateurs…là, on pourrait parler de gens « importants » mais tes « pseudo » amis qui n’avancent pas plus que toi dans la profession…laisse-moi rire…
Vexée, Fleur monta dans sa chambre et n’en ressortit que deux heures après, une valise à la main.
-Ok, tu as raison lança t’elle. Je vais à Paris, là où sont les metteurs en scène, les réalisateurs, les studios…Et, tu verras qu’avant même que tu t’en rendes comptes, je serai déjà célèbre.
Son père lui demanda de réfléchir mais elle était têtue et ne revint pas sur sa décision.
Pas d’effusions. Fleur claqua la porte en sortant. On lui avait pourtant toujours dit que c’était un signe de faiblesse…

Les mois passèrent et Aglaé continua d’un travail acharné. Elle valida sa première année et fut acceptée en seconde année de médecine. Elle fit un stage de quinze jours dans une clinique puis décida d’aller rejoindre sa sœur. Elle n’avait plus beaucoup de nouvelles et s’en voulait terriblement.
Elle alla directement à Montmartre, à l’adresse indiquée. Un appartement situé au dernier étage, sans ascenseur. Quand elle frappa à la porte, ce fut une fleur habillée en femme de chambre qui lui ouvrit. Toutes deux restèrent muettes de surprise.
Elles prirent la parole au même moment. L’une pour demander ce que l’autre faisait là et l’autre pour savoir ce que signifiait cette tenue.
Elles éclatèrent de rire puis se serrèrent fort l’une contre l’autre, en essayant de retenir leurs larmes.
-Tu me manquais trop dit Aglaé alors, je suis venue. Et toi? Tu as un rôle de soubrette? Tu joues au théâtre?
-Oui, c’est cela! Je faisais les dernières retouches. Tu me connais. Je vais te laisser les clés car je dois filer. Je risque de rentrer tard car nous allons dîner au restaurant après la représentation. Fais comme chez toi. Demain, c’est relâche, on parlera.
Un petit bisou sur le front et elle était déjà dans les escaliers.
Aglaé fit le tour du propriétaire. Des manuscrits traînaient ça et là. Elle fit un peu de rangement puis, constatant la pauvreté du garde-manger, elle descendit faire les courses. Son père lui avait donné de l’argent aussi se fit-elle plaisir. Foi gras et champagne. Il fallait fêter ces retrouvailles dignement.
Elle s’avachit dans le canapé pour le restant de la soirée et s’endormit sans même le déplier.
Au petit matin, ce fut l’odeur des tartines grillées qui la réveillèrent. Fleur avait préparé le petit déjeuner.
Aglaé lui avoua avoir regardé les manuscrits qui jonchaient le sol.
-Tu as du travail on dirait. Tu auras bientôt un rôle à ta mesure.
Fleur, le sourire crispé, lui avoua qu’elle allait de petit rôle en petit rôle. Parfois, il s’agissait juste de jouer la potiche. Elle se présentait à tous les castings mais le premier rôle n’était jamais pour elle. Elle commençait à perdre confiance. Elle avait justement une audition le surlendemain et elle paniquait à l’idée d’échouer encore.
Aglaé tenta de la rassurer. Elle lui ferait travailler son audition. Elle réussirait. Si elle avait eu de petits rôles, elle était capable de faire mieux. Il faut bien commencer par quelque chose.
Elles décidèrent d’aller se promener et de manger en ville. Un zèbre à Montmartre était le restaurant préféré de Fleur.
Vers 12h30, elles prirent place en terrasse. Aglaé s’absenta quelques instants pour se laver les mains. Au sortir des toilettes, elle fut heurtée par un homme d’une quarantaine d’années. Celui-ci s’excusa et proposa de lui offrir un verre. Elle avait le cœur gai et accepta l’invitation.
Elle lui demanda de le rejoindre en terrasse. L’homme, accompagné d’un ami ne se fit pas prier.
Ils entamèrent la conversation. Fleur s’était remise à ciller tandis qu’Aglaé restait naturelle. Chacun s’enquit des occupations de l’autre et le hasard vint s’asseoir à leur table ou devrais-je écrire : le destin. Notre quadragénaire était cinéaste et son ami comédien. Aglaé, qui a sa grand honte aimait davantage le cinéma américain n’avait pas reconnu en l’homme, Christophe Honoré, ni l’acteur Emmanuel Salinger.
Par le plus grand des hasards, (il en faut bien un peu dans cette chienne de vie), ils étaient à la recherche d’une actrice pour leur prochain film. Aglaé les intéressait. Elle ressemblait vraiment au personnage. Elle était brune, pas très grande, sportive sans être mince. Elle avait des yeux qui pétillaient et un sourire franc. Mais, Aglaé les arrêta tout de suite. Elle ne souhaitait pas être actrice. Sa sœur méritait une chance.
Les deux hommes aimaient décidément ce petit bout de femme. Ils conclurent un marché. Fleur ferait des essais mais elle devait être brune dès lundi matin et changer de look. Fleur vexée mais ravie promit de ne pas les décevoir. Ils lui laissèrent un scénario. Elle avait un peu plus de 24h pour entrer dans la peau du personnage.
Ils mangèrent ensemble, parlant des choses de la vie. Les deux hommes n’avaient pas encore attrapé le virus de la « célébrité puante inaccessible ». Cette rencontre inopinée les enchantait. Personne n’essayait de les flatter. Fleur ayant immédiatement été recadrée par Aglaé.
Ils échangèrent leurs coordonnées et se promirent de se retrouver dès le lundi matin.
Une fois les deux hommes partis, Fleur éclata en sanglots!
-Tu vois bien, c’est toi qu’ils veulent. Ils ne m’avaient même pas remarquée. Je suis nulle.
Aglaé la sermonna et toutes deux reprirent immédiatement le chemin de la maison. Elles avaient du travail.
Elles répétèrent encore et encore. Aglaé appliqua une couleur brune sur la chevelure de sa sœur. Aucun cheveu ne fut épargné.
Puis, elle lui fit travailler sa gestuelle après avoir lu le scénario. Petit à petit, Fleur devenait Isabelle, l’héroïne. Le mimétisme était stupéfiant.
Fleur s’oubliait enfin pour devenir l’autre. Finies les simagrées, les manières affectées pour attirer l’attention. Elle semblait être faite pour le rôle. C’était comme si elle venait de grandir tout à coup, comme si elle avait enfin compris que le paraître ne sert à rien, il faut le vivre de l’intérieur.
Fleur serait certainement une grande actrice.

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